mardi 31 juillet 2007

Génocide 94, perpétré par Hutus contre Tutsis ?

Le Devoir
LIVRES, samedi 21 avril 2007, p. f7
Histoire
Nouvelles réflexions sur le Rwanda

Le, Devoir

Pendant la récente campagne électorale, la tragédie rwandaise de 1994 est revenue dans l'actualité québécoise. En accusant le
candidat péquiste Robin Philpot de «négationnisme», le journal La Presse a relancé le débat. Fallait-il, oui ou non, réduire les
événements de 1994 à un génocide perpétré par les Hutus contre les Tutsis?

Dans La Véritable Histoire des génocides rwandais, un essai paru dans une version revue et augmentée en 2006, le chirurgien et
politicien français Bernard Debré présente sa version des faits. Il s'agit d'une intéressante contribution à ce débat.

Ce ne sont pas, écrit Debré, les colonisateurs qui ont créé les divisions ethniques au Rwanda. Elles étaient préexistantes à la
venue des Européens. Jusqu'au XXe siècle, la minorité tutsie, convaincue de sa supériorité, tenait le haut du pavé. L'arrivée des
missionnaires belges dans le pays contribuera à réveiller la conscience politique des Hutus, mais les élites belges choisiront
néanmoins d'appuyer le pouvoir tutsi. En 1955, on assiste à un changement de programme. Le colonisateur se tourne vers les
Hutus en quête de pouvoir. Ces derniers laissent alors libre cours à leur haine des Tutsis. En 1959, le sang coule: «Ces
massacres représentent le premier génocide anti-Tutsi perpétré par les Hutus.»

En 1962, l'indépendance est proclamée, mais les tensions ne s'apaisent pas. Dans les trois décennies suivantes, en représailles
contre les Tutsis qui tentent de reprendre le pouvoir, les Hutus se livrent à des massacres qui entraînent l'exode de milliers de
Tutsis. Réfugiés en Ouganda, un pays appuyé par les Américains, les exilés tutsis s'organisent et tenteront, à partir de 1990, de
reprendre le pouvoir au Rwanda. De manière ambiguë, les forces françaises interviendront pour sauver le régime en place, mais
les raids incessants du FPR, l'armée tutsie de l'extérieur, stimuleront le racisme des Hutus. Les médias proches du pouvoir
lancent des appels au génocide. Le 6 avril 1994, l'avion du président hutu Habyarimana est abattu. Pour Debré,
il ne fait pas de
doute que c'est le FPR de Kagamé qui est responsable de cet attentat. Ce geste vise à susciter le chaos qui justifiera sa guerre
de «libération».

Les massacres systématiques de Tutsis de l'intérieur commencent le lendemain. Faut-il parler de génocide? Oui,
répond Debré sans hésiter
. Ce déchaînement de violence était planifié, organisé. Toutefois, «tout le peuple hutu n'est pas
coupable de génocide, bien que ce soit ce que veut faire croire l'armée tutsie». L'ONU, quant à elle, «participe au génocide en
décidant de ne pas agir».

Pour plusieurs, l'histoire finit là. Selon Kagamé, en juillet 1994, «la guerre est finie». Faux, réplique Debré: «
Le nettoyage
ethnique organisé par les Tutsis se révèle aussi brutal et organisé que le génocide perpétré par les Hutus.
» Le Zaïre de
Kabila, appuyé par Kagamé et les Américains, y contribue, en pourchassant les réfugiés hutus.

Aussi, conclut Debré, «deux génocides ont été commis, et la première puissance du monde voudrait qu'il n'y en eût qu'un, parce
que tel est son intérêt». Quant à la France, si elle a fait fausse route en appuyant une démocratisation à l'occidentale du Rwanda
qui ne pouvait mener qu'à une «dictature de l'ethnie la plus nombreuse», on ne peut l'accuser de complicité de génocide. Sa
volonté d'empêcher les massacres ne fait pas de doute, mais la communauté internationale lui a mis les bâtons dans les roues. Le
Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), pour sa part, se discrédite en s'obligeant à n'«enquêter que sur des faits qui
se sont produits avant le mois de juillet 1994».

Une nouvelle version des faits

Expert auprès du TPIR et spécialiste de l'histoire de l'Afrique, Bernard Lugan va beaucoup plus loin que Debré dans sa relecture
des faits. Dans Rwanda. Contre-enquête sur le génocide, il remet radicalement en question la version officielle des événements
mise en avant par le TPIR et à laquelle il a déjà adhéré. Depuis 10 ans, écrit-il, «l'historiographie du génocide a été renouvelée en
profondeur», notamment grâce aux témoignages d'anciens du FPR, et elle impose de nouvelles hypothèses troublantes.

Ainsi, selon Lugan,
l'attentat contre l'avion du président Habyarimana est bien le fait du FPR. De même, plusieurs
assassinats de responsables hutus modérés, entre 1991 et 1994, jusqu'à maintenant attribués au régime
d'Habyarimana, auraient été ordonnés par le FPR. Les milices extrémistes hutues auraient été infiltrées par les
hommes de Kagamé dans le but de «provoquer le chaos afin de créer l'irréversible et de discréditer les Hutus aux yeux
de l'opinion internationale»
.

Sur la question du génocide comme tel, Lugan n'hésite pas à contester la version du TPIR: «Dans l'état actuel des
connaissances, il y a donc bien eu génocide, mais ni préméditation, ni planification. [...] Il a commencé dans certaines régions
du Rwanda sous forme de crise de folie collective éclatant à la suite de l'assassinat du président Habyarimana et de la reprise de
la guerre par le FPR.» Quant aux tueries de Hutus commises par le FPR, elles relèveraient, selon Lugan, de crimes de guerre ou
de crimes contre l'humanité et ne pourraient être qualifiées de «génocide».

Une autre facette de ce dérangeant et substantiel ouvrage intéressera les lecteurs québécois: celle qui concerne le rôle du général
Dallaire. L'historien ne lui fait pas de cadeau. Il le présente comme trop «fragile», velléitaire, et conteste sa neutralité en
suggérant qu'il aurait été trop près du FPR. Il évoque «son interventionnisme brouillon, son manque de méthode et son
incompétence». Il affirme que la source sur laquelle il s'est fondé pour annoncer la planification du génocide est douteuse, n'a
pas été vérifiée et serait liée au FPR.

Si Lugan a raison - une hypothèse qu'on laissera ouverte et soumise aux experts compétents -, la version majoritairement
partagée du génocide rwandais est à revoir. Il importe toutefois de noter que Lugan est un universitaire qui ne fait pas
l'unanimité. Dans un article contesté, l'encyclopédie Wikipedia associe cet africaniste à l'extrême droite et souligne que ses
travaux sont très controversés.

Collaborateur du Devoir

***

La véritable histoire des génocides rwandais

Bernard Debré

Jean-Claude Gawsewitch éditeur

Paris, 2006, 208 pages

Rwanda

Contre-enquête sur le génocide

Bernard Lugan

Privat

Toulouse, 2007, 336 pages

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